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Montaigne
Mardi 30 mars 20h30 - ATTENTION CHANGEMENT DE DATE ! (31 mars annulé)

D’après les Essais de Montaigne
Mise en scène : Thierry Roisin

La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute.

Un philosophe dans sa tour ?

Montaigne fut d’abord pour moi un lieu familier, un château avec une tour, entouré de vignobles, où il m’arrivait d’aller pique-niquer en famille le dimanche. Ensuite, j’ai découvert l’auteur des à l’école, sans grand enthousiasme à cause de la difficulté de la langue. L’image du philosophe enfermé dans sa tour pleine de livres, qu’en donnait le manuel scolaire ne m’a pas vraiment incité à en savoir plus.
C’est seulement bien longtemps après, qu’un ami me conseillait la lecture des Essais, qui allaient dorénavant m’accompagner.

Un ouvrage tout à la fois historique, philosophique, politique, sociologique.

J’ai découvert alors un livre fleuve, unique en son genre, parsemé de notes de voyages, de récits de toutes sortes, d’anecdotes, de poèmes et de citations. Sans plan apparent, l’auteur nous livre « par sauts et gambades », l’exploration hasardeuse de ses pensées. Si l’érudition est présente - surtout dans le premier livre - elle n’est jamais chez lui, une finalité. Il fuit les pédants et les esprits étroits. Dans « l’essai » qu’il propose, on devine la tentative de rassembler toutes les pensées de son être comme autant de pièces d’un puzzle dont il ignore les contours.

“ La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute ”

Dès la préface au lecteur, Montaigne donne le ton, qui est celui de l’intime : « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice : car c’est moi que je peins.
[…] Ainsi, je suis moi-même la matière de mon livre ».
« La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute », l’invitation au théâtre est sans détour. De plus, on sait aujourd’hui que les Essais ont été dits avant d’être écrits, qu’une grande partie a été dictée par Montaigne. Mais quel théâtre mettre en oeuvre, sachant qu’une vision purement historique ne serait guère satisfaisante ? Comment faire théâtre et donc rendre sensible le mouvement de sa pensée ?
En 1992, j’avais fait une première tentative à partir de quelques fragments…
En relisant les Essais, je me suis rendu compte que les textes qui m’intéressaient aujourd’hui étaient pour la plupart, très différents de ceux que j’avais retenus il y a quinze ans. À la façon de Montaigne, Olivia Burton et moi, avons « pillotté » dans les Essais, choisissant tel ou tel fragment.
Notre démarche affirme une subjectivité qui s’inscrit dans l’esprit des Essais. L’oeuvre est si vaste que nous ne pouvons qu’en présenter une infime partie, qui proposera notre vision de la pensée de Montaigne.
Quels en sont les grands axes ? D’abord, rendre compte du « pillottage », du « fagotage » des Essais, c’est-à-dire de l’absence de plan et de hiérarchie entre les chapitres et de la diversité des propos. Tenter aussi de rendre lisibles quelques grandes contradictions de sa pensée, car c’est par là qu’il se montre plus humain et moins philosophe. Enfin et surtout, inscrire dans la juxtaposition des fragments, cette sensation de mouvement permanent qui est au coeur de sa pensée. La forme physique du texte a aussi beaucoup compté, certains fragments ont été choisis essentiellement pour la beauté de la langue et le rythme qu’il y donne. Une autre donnée essentielle a été de choisir des textes dont la syntaxe et le vocabulaire nous ont paru accessibles !
Ils sont écrits en français du XVIe, je n’ai pas gardé la langue originale car ce serait trop difficile à comprendre et donnerait à cette pensée un tour trop historique.
Ce qui m’intéresse, c’est sa résonance actuelle, c’est ce qu’elle nous dit de nous-mêmes aujourd’hui. La poétique de cette langue est essentielle dans le désir de la porter sur une scène de théâtre. L’art du « coq-à-l’âne », le style haché et bondissant, ce « langage coupé », reflètent une vivacité d’esprit hors du commun. L’humour y est également très présent, Montaigne aime à jouer avec des images souvent savoureuses et excelle dans l’art de la formule : « la tête bien faite », « savoir être à soi », « mon métier et mon art, c’est vivre ».
Certaines d’entre elles sont même entrées dans le langage courant.

C’est la notion de mouvement qui est centrale dans l’oeuvre.

La dimension visuelle chez Montaigne est très présente, je pense aux sentences qu’il avait fait graver sur les poutres de sa bibliothèque. Il s’agit d’échapper à un espace « historique », qui maintiendrait le propos dans une époque et de trouver le lieu où les fragments de la pensée trouveraient toute leur actualité. Ce qui préside au concept scénographique, c’est la notion de mouvement qui est centrale dans l’oeuvre. L’espace doit donner cette sensation de façon évidente.
Est venue ensuite l’idée que la parole du personnage ne devait pas naître ex nihilo, du seul fait de son imagination, mais plutôt, comme le fait souvent Montaigne, à partir d’associations, de commentaires sur ce qu’il voit, sur ce qu’il vit. La parole naîtrait alors de la rencontre de notre homme avec des objets, mobiliers, dispositifs divers…
Il y a un acteur mais la représentation se joue à sept, il est accompagné de deux musiciens, bien présents, et de quatre manipulateurs qui ne sont pas vus mais sans lesquels l’acteur ne peut pas jouer ! C’est une sorte de composition théâtrale où chaque langage, plastique, musical et texte forment un tout. Le titre est peut-être un peu trompeur, car il recentre sur le personnage Montaigne, or ce qui est mis en avant, c’est avant tout, le mouvement de sa pensée. Ce n’est pas un monologue, grâce aussi à la place de la musique, qui est ici un langage à part entière. Au même titre que l’espace dans lequel l’acteur est projeté, elle est un interlocuteur, un support de jeu mais jamais un ajout esthétique. Derrière cette notion de composition, où plusieurs outils scéniques se croisent, il y a le désir de s’adresser aux sensations du spectateur et pas seulement à sa capacité de réflexion.
Michel Onfray avance une hypothèse sur l’origine des Essais, à laquelle je souscris, qui les met dans une perspective sensible : Montaigne fondamentalement ne s’aime pas et l’écriture sera pour lui une tentative de se réconcilier avec lui-même.
Mais avant de « toucher », il dérange ! Foncièrement imprévisible, il pourra d’une part montrer sur la royauté ou sur les femmes, une position conservatrice et quelques pages plus loin tirer à boulets rouges sur la religion comme facteur de division ou sur les premiers agissements des Espagnols au Mexique.
Moi qui ai très mauvaise mémoire, me surprends à garder en tête, et depuis longtemps, ces deux phrases de Montaigne : « L’homme n’est que rapiècement et bigarrure » et « Les choses en sont là que le plaisir est notre but » … que je graverais bien sur tous les plafonds de ma maison ! Thierry Roisin

Thierry Roisin

Il poursuit des études littéraires d’allemand et de suédois à Paris, avant de devenir comédien. Formé sur le tas, il intégre pendant dix années plusieurs compagnies théâtrales. Passionné de langues, il apprend l’allemand, le suédois, le slovaque, l’indonésien et la langue des signes française. En 1985, il fonde avec la complicité de François Marillier, percussionniste-compositeur, la compagnie Beaux-Quartiers. Pendant presque vingt ans, un réseau d’artistes proches a accompagné régulièrement ses créations, parmi lesquels Jean-Pierre Larroche, scénographe, Gérald Karlikow, éclairagiste, Frédéric Révérend, dramaturge. Subventionnée par la DRAC Ile-de-France à partir de 1987, la compagnie a donné naissance à 21 spectacles qui ont été présentés en France et à l’étranger.
Elle a été en résidence au Théâtre des Arts de Cergy-Pontoise, puis au Centre Dramatique National des Alpes, à la Scène Nationale de Belfort, au Theater Lübeck. La rencontre avec l’équipe des acteurs sourds d’I.V.T. et les recherches autour de la langue des signes ont marqué son parcours. Un compagnonnage avec le Théâtre de la Cité Internationale à Paris lui a permis d’y présenter la plupart de ses créations et d’animer parallèlement plusieurs ateliers de pratique artistique. Les créations ont été marquées par le fameux « faire théâtre de tout » lancé par Antoine Vitez, vécu comme une invitation à de nouvelles écritures scéniques, dans le souci de rester accessible. Dans cet esprit d’ouverture, les spectacles ont abordé aussi bien des textes du répertoire (Sophocle, Georg Büchner, Marlowe), que des écritures contemporaines (Sarah Kane, Henry Bauchau, Herbert Achternbusch, Paul Valéry, Manuela Morgaine, Jonas Gardell), des adaptations de nouvelles (Gustave Flaubert, Satyajit Ray, Gertrude Stein), des récits de voyage (Alexandra David-Neel, Tintin au Tibet), des textes philosophiques (Montaigne, Leopardi), des textes poétiques (le Kamasoutra), sociologiques (La Misère du monde de Bourdieu). Si ses sources d’inspiration puisent autant dans la littérature théâtrale que dans la musique ou les arts plastiques, l’observation de la vie et des hommes reste toujours la meilleure nourriture.
En juillet 2004, Thierry Roisin est nommé directeur du Centre Dramatique National Nord-Pas-de-Calais, La Comédie de Béthune, où ont été créés : Kilo, pièce de cirque avec les étudiants du Centre National des Arts du Cirque, co-mise en scène avec Jean-Pierre Larroche (2004), Crave (Manque) de Sarah Kane (2006), L’émission de télévision de Michel Vinaver (2007), La Grenouille et l’architecte (2009).

d’après les ESSAIS DE MONTAIGNE
Adaptation : Olivia Burton et Thierry Roisin
Mise en scène : THIERRY ROISIN
avec : YANNICK CHOIRAT, SAMUEL MAÎTRE (CLARINETTISTE), AGNÈS RAINA (FLUTISTE)
Manipulateurs : BAPTISTE CHAPELOT, YANNICK BOURDELLE, BALTHAZAR DANINOS, MARIE-LAURENCE FAUCONNIER
Scénographie : JEAN-PIERRE LARROCHE
Costumes : ISABELLE PÉRILLAT
Lumières : GÉRALD KARLIKOW
Son : FRANÇOIS MARILLIER
Dramaturgie : FRÉDÉRIC RÉVÉREND
Collaboration artistique : OLIVIA BURTON
Une production de la Comédie de Béthune - Centre dramatique national du Nord/Pas-de-Calais